Pédocriminalité : condamner les crimes ne suffit pas, comprendre les mécanismes est indispensable

Je n’ai jamais considéré l’homme qui m’a agressée comme un monstre.

Sans pour autant excuser l'acte qu'il a commis. La violence sexuelle sur un enfant est un crime, et elle doit être nommée comme tel.

Mais parce que j’ai compris très tôt qu’en réduisant un être humain à l’image d’un monstre, je risquais de rester enfermée dans une identité qui n’était pas la mienne : celle de victime.

Comprendre ce qui s’est joué ne signifie pas d'excuser l'acte.


Cela signifie refuser que l’événement devienne le centre de notre histoire.

Avec le temps, et à travers mon travail en psychogénéalogie, j’ai compris que les violences sexuelles ne surgissent jamais de nulle part. Elles s’inscrivent souvent dans des histoires familiales traversées par des silences, des traumatismes et des répétitions invisibles.

Dire cela ne retire rien à la responsabilité de l’agresseur. Mais refuser d’explorer ces mécanismes ne protège personne.

Car si l’on veut réellement protéger les enfants, condamner les crimes ne suffit pas. Il faut aussi comprendre les dynamiques qui rendent ces violences possibles.

Nommer clairement le crime

La violence sexuelle sur un enfant est un crime.

La justice doit nommer l’acte, reconnaître la gravité de la violence et sanctionner celui qui l’a commise. Cette reconnaissance est essentielle, notamment pour les victimes qui ont trop souvent été confrontées au déni ou au silence.

Mais la condamnation judiciaire ne répond qu’à une partie de la réalité.

Elle intervient après que le crime a été commis.

Mais le plus important serait de se demander : comment empêcher que ces violences se reproduisent ?

Pour y répondre, il faut accepter d’examiner ce qui se joue derrière l’acte lui-même.

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Comprendre ce qui se joue derrière les violences

Les violences sexuelles sur les enfants provoquent, à juste titre, une réaction d’indignation très forte dans la société.

Mais il me semble indispensable d’aller au-delà de la seule condamnation morale et judiciaire et de s’interroger sur les mécanismes qui peuvent les rendre possibles.

Les travaux menés en criminologie et en victimologie montrent que les auteurs de violences sexuelles ont souvent grandi dans des environnements profondément perturbés : exposition précoce à la violence, hypersexualisation dans l’enfance, situations d’abus, confusion des rôles dans la famille ou encore dynamiques relationnelles marquées par la domination et le silence.

Le criminologue américain Abel Gene G., qui a étudié pendant plusieurs années les trajectoires de délinquants sexuels, a notamment observé que nombre d’entre eux rapportaient avoir été eux-mêmes exposés à des violences ou à des traumatismes durant leur enfance. Ces observations ne permettent évidemment pas de justifier les actes commis, mais elles éclairent le contexte psychique dans lequel certaines trajectoires peuvent se construire.

D’autres recherches menées par le psychologue canadien Robert Karl Hanson, spécialiste de la récidive chez les délinquants sexuels, ont également mis en évidence que les parcours de violence s’inscrivent souvent dans des dynamiques développementales complexes où se mêlent traumatismes précoces, isolement social et difficultés profondes dans les relations humaines.

La compréhension de ces mécanismes est également éclairée par les travaux sur le traumatisme psychique. La psychiatre américaine Judith Lewis Herman a montré que lorsqu’un traumatisme majeur survient dans l’enfance et qu’il ne peut pas être reconnu ou élaboré, il peut provoquer des phénomènes de dissociation psychique. La personne se protège en séparant l’expérience vécue de sa conscience émotionnelle, ce qui peut profondément altérer la perception des limites et des relations.

Le psychiatre Bessel van der Kolk a poursuivi ces recherches en montrant comment les traumatismes précoces peuvent modifier durablement les repères relationnels et émotionnels. Lorsqu’un traumatisme n’a jamais pu être élaboré, il peut se rejouer sous différentes formes dans la vie adulte à travers ce que certains chercheurs appellent des phénomènes de répétition traumatique.

En France, les travaux de la psychiatre Muriel Salmona ont également largement documenté ces mécanismes. Elle décrit notamment comment la dissociation traumatique peut permettre à une personne de survivre à une violence extrême, mais aussi comment le silence familial et social autour des violences sexuelles contribue à maintenir ces traumatismes actifs dans la durée.

Ces recherches convergent vers une même idée : les violences sexuelles ne surgissent jamais dans un vide psychique ou relationnel. Elles s’inscrivent souvent dans des histoires personnelles et familiales marquées par des traumatismes, des silences et des désorganisations profondes.

Comprendre ces mécanismes ne signifie pas excuser les actes. Mais refuser de les regarder empêche souvent de mettre en place les stratégies de prévention qui pourraient éviter que ces violences ne se reproduisent.

La question qui enferme les victimes : « pourquoi moi ? »

Lorsqu’une personne a subi des violences sexuelles dans l’enfance, une question revient presque toujours, parfois pendant des années :

Pourquoi moi ?

Cette question peut sembler simple. En réalité, elle est souvent chargée d’une culpabilité silencieuse.

Beaucoup de victimes finissent par se demander, même inconsciemment, si quelque chose en elles aurait pu provoquer ce qui s’est passé. Elles cherchent un détail, un comportement, une attitude qui expliquerait l’événement.

Certaines vont se dire qu’elles ont été trop naïves. D’autres qu’elles auraient dû parler plus tôt. D’autres encore qu’elles ont peut-être envoyé un signal qu’elles n’ont pas compris elles-mêmes.

Cette recherche d’explication est profondément humaine. Mais elle est le début de l'enfermement, dans lequel une croyance s'installe progressivement : C'est de ma faute !

Or la responsabilité appartient toujours à celui qui commet l’acte.

Aucun enfant n’est responsable de la violence qu’il subit.

Pourtant, cette culpabilité peut persister très longtemps, et cela malgré que la personne sait rationnellement qu’elle n’y est pour rien.

C’est ici que certaines explorations thérapeutiques, notamment en psychogénéalogie, peuvent ouvrir un autre regard.

Dans de nombreux accompagnements, il arrive que l’histoire familiale révèle des éléments restés dans l’ombre : une tante dont on ne parlait jamais, une grand-mère dont l’histoire est restée floue, un secret qui n’a jamais été nommé, une violence qui a été minimisée ou étouffée.

Ces événements n’ont parfois jamais été transmis clairement dans la famille. Ils existent sous forme de fragments, de silences ou d’intuitions confuses.

Lorsque ces histoires émergent, elles ne viennent pas expliquer l’acte qui a été commis. Rien ne peut justifier une violence sexuelle.

Mais elles permettent souvent de déplacer une chose essentielle : le point d’origine de la culpabilité.

Ce qui semblait être une faute personnelle apparaît alors parfois comme l’expression d’une histoire familiale plus large, marquée par des traumatismes qui n’ont jamais été reconnus.

Ce déplacement peut être profondément libérateur.

La personne comprend qu’elle n’est pas l’origine du problème. Elle en a été la victime, mais elle n’en est pas la cause.

Ce changement de perspective ne fait pas disparaître la souffrance. Mais il permet souvent de desserrer l’étau de la culpabilité et de la solitude intérieure.

Il ouvre la possibilité d’un autre rapport à son histoire : non plus comme une identité figée, mais comme un événement qui peut être compris, traversé et, progressivement, intégré.

C’est souvent à partir de ce moment que la porte vers la reconstruction s'ouvre.

Sortir de l’identité de victime

Lorsqu’un traumatisme survient dans l’enfance, il ne laisse pas seulement une trace dans la mémoire. Il peut aussi s’inscrire profondément dans la manière dont une personne se perçoit elle-même.

Beaucoup de victimes grandissent avec une sensation diffuse d’être différentes, abîmées ou marquées par ce qu’elles ont vécu. L’événement finit parfois par occuper une place centrale dans leur histoire personnelle, au point que la personne se regarde elle-même à travers ce qu’elle a vécu.

Or un traumatisme, aussi violent soit-il, ne constitue pas une identité.

Il est un événement. Un événement grave, injuste, parfois dévastateur. Mais il ne résume pas la totalité d’une vie.

L’une des étapes les plus délicates dans un parcours de reconstruction consiste précisément à redonner de l’espace à la personne derrière l’événement.

Et pour cela il ne faut pas nier ce qui s’est passé, ni chercher à tourner la page trop vite. La reconstruction ne passe jamais par l’oubli forcé ou par le déni.

Elle commence souvent par l’accueil de ce qui a été vécu : reconnaître la violence, nommer les émotions, permettre à la parole de circuler là où elle a parfois été empêchée pendant des années.

Puis vient progressivement un autre mouvement : celui qui consiste à se réapproprier sa propre histoire.

Comprendre les mécanismes du traumatisme, reconnaître les dynamiques familiales qui ont pu entourer ces violences, déplacer la culpabilité là où elle doit se trouver, c’est-à-dire du côté de l’agresseur, permet d'ouvrir une nouvelle porte.

La personne cesse peu à peu d’être uniquement définie par ce qu’elle a subi.

Elle peut alors commencer à se percevoir autrement : comme quelqu’un qui a traversé une violence, mais dont l’existence ne se réduit pas à cet événement.

Ce déplacement intérieur est essentiel.

Car tant que l’identité reste organisée autour de la position de victime, le traumatisme continue d’occuper le centre de la vie psychique.

Sortir de cette identité signifie que l'on refuse que cette violence décide seule de l’histoire qui reste à écrire.

La reconstruction devient alors possible, c'est parfois lent, parfois fragile, mais profondément transformateur.

Puis survient ce moment on l'on accepte qu’il est possible de vivre autrement que sous l’ombre permanente du passé.

La place du pardon

Le mot pardon est souvent difficile à entendre lorsqu’il s’agit de violences sexuelles.

Pour beaucoup de victimes, il peut sembler inconcevable. Il évoque parfois l’idée qu’il faudrait excuser l’agresseur, minimiser l’acte ou tourner la page trop rapidement.

Or le pardon, dans un travail thérapeutique, n'a pas du tout cette fonction.

Pardonner ne signifie ni oublier ce qui s’est passé, ni nier la gravité de la violence, ni renoncer à la justice.

Le pardon ne retire rien à la responsabilité de celui qui a commis l’acte.

Il se situe ailleurs.

Dans certains parcours de reconstruction, le pardon devient un acte profondément personnel. Un acte qui ne concerne pas l’agresseur, mais la personne qui a subi la violence.

Car tant que la colère, la haine ou la douleur restent figées dans le lien avec l’événement, l’histoire continue d’occuper une place centrale dans la vie intérieure.

Le pardon peut alors apparaître comme une manière de reprendre son pouvoir intérieur.

Non pas en effaçant le passé, mais en refusant de rester lié indéfiniment à celui qui a fait du mal.

C’est un mouvement intime, qui ne peut être ni imposé ni précipité. Il demande souvent du temps, parfois beaucoup de temps.

Mais lorsqu’il devient possible, il ouvre souvent un espace de liberté.

Un espace dans lequel la personne ne se définit plus seulement par la violence qu’elle a subie, mais par la manière dont elle choisit de continuer à vivre.

Dans ce sens, le pardon n’est pas un geste tourné vers l’agresseur.

C’est un acte de construction intérieure.

Un acte qui consiste à fermer une porte restée ouverte trop longtemps, pour permettre à une autre façon de regarder l’avenir d’émerger.

Comprendre pour empêcher la répétition

Lorsqu’une violence sexuelle survient dans l’enfance, elle laisse souvent derrière elle une empreinte profonde : la honte, la confusion, la culpabilité, et parfois cette impression diffuse d’avoir été marqué à vie.

Pendant longtemps, beaucoup de victimes portent cette histoire comme une identité.

Pourtant, un traumatisme n’est pas une identité.

Il est un événement qui a bouleversé une existence, mais il ne dit pas qui une personne est, ni ce qu’elle peut devenir.

Comprendre ce qui s’est joué, dans l’histoire personnelle, dans l’histoire familiale, dans les silences qui ont parfois traversé les générations, peut permettre de déplacer quelque chose d’essentiel : la place que cet événement occupe dans une vie.

Ce travail ne consiste ni à excuser, ni à oublier.

Il consiste à reprendre peu à peu la liberté de se définir autrement que par ce qui a été subi.

Parfois, ce chemin passe par un acte intérieur très particulier : celui de fermer la porte par laquelle on est entré dans cette histoire, pour pouvoir enfin ouvrir une fenêtre vers une autre manière de regarder l’avenir.

Comprendre n’efface pas le passé.

Mais comprendre peut rendre possible quelque chose de précieux : ne plus être prisonnier de lui.

Vous n'êtes plus obliger de supporter cela seule, il existe une autre voie.

Beaucoup de personnes qui ont vécu des violences sexuelles dans l’enfance se demandent :

  • comment sortir de la position de victime

  • pourquoi un traumatisme se répète dans une famille

  • comment se reconstruire après un abus sexuel

La psychogénéalogie peut offrir des pistes pour comprendre ces dynamiques et amorcer un travail de reconstruction.

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Bonjour 👋 Je suis Emilie Lucide, thérapeute en psychogénéalogie.

J'accompagne les femmes qui ont vécu un abus sexuelle, afin de les aider à se reconstruire.

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